Parachat Kora’h — au sujet de l’interdiction de dire : « Ce dvar Torah est beau »
Question
A gutn Erev Chabbat !
Rachi, au début de la paracha de la semaine, Parachat Kora’h (5786 — selon la lecture de la Torah en Erets Israël), écrit :
« Vayika’h Kora’h » — cette paracha est magnifiquement interprétée dans le Midrach de Rabbi Tan’houma.
Or, dans la Guemara, Erouvin 64a, il est écrit :
Rav Yehouda rapporta à Rav Na’hman deux halakhot au nom de Chemouel. À propos de l’une, Rav Na’hman dit : « Kama ma’alya ha chemaata » — « comme cet enseignement est excellent » ; et à propos de la seconde halakha, il dit : « Lo ma’alya ha chemaata » — « cet enseignement n’est pas excellent ».
Rava lui dit :
Pourquoi le maître a-t-il parlé ainsi — dire que cet enseignement est excellent et que cet autre ne l’est pas ? Rabbi A’ha bar ‘Hanina n’a-t-il pas dit : que signifie le verset « ורועה זונות יאבד הון » — « celui qui fréquente les femmes débauchées perdra sa fortune » ? Quiconque dit : « cet enseignement est beau » et « cet enseignement n’est pas beau » perd la richesse de la Torah !
Rachi : « sa richesse » — l’honneur de la Torah, et finalement elle sera oubliée de lui.
Il lui répondit : « Hadri bi » — je me rétracte et je n’ajouterai plus de telles paroles.
La question :
Nous voyons qu’il est interdit de dire d’un enseignement de Torah particulier : « celui-ci est beau ». Dès lors, comment Rachi a-t-il pu écrire que cette paracha est « magnifiquement interprétée » ?
Réponse
À première vue, la difficulté dépend de la controverse entre le Rachach et le Maharsha dans la compréhension de cette Guemara. Le Rachach écrit que l’interdiction ne s’applique que lorsqu’une personne dit : « cet enseignement est beau, et cet enseignement n’est pas beau », car en plusieurs endroits du Chass les Amoraïm louent des paroles de Torah qu’ils ont entendues. L’interdiction concerne donc précisément le fait de dire : « celui-ci est beau, et celui-ci n’est pas beau », comme l’a fait Rav Na’hman.
Cependant, le Maharsha, dans ses ‘Hidouché Aggadot, écrit que l’interdiction existe même lorsqu’on dit seulement : « celui-ci est beau », car cela laisse entendre que l’autre ne l’est pas.
Ainsi, selon le Rachach, il n’y a pas de difficulté, puisque Rachi n’a pas dit : « et celle-ci n’est pas belle ». Mais selon le sens simple de la Guemara, tel que le Maharsha l’a compris, la question demeure : comment Rachi a-t-il écrit que « cette paracha est magnifiquement interprétée dans le Midrach de Rabbi Tan’houma », ce qui pourrait laisser entendre qu’une autre paracha ne l’est pas ?
(Même si, d’après Rachi là-bas, lorsque Rava demande : « Pourquoi le maître a-t-il dit ainsi ? », Rachi explique :
Pourquoi le maître a-t-il dit ainsi — « celle-ci est belle et celle-ci n’est pas belle ».
Il ressort des paroles de Rachi que Rava n’a pas repris Rav Na’hman lorsqu’il a dit seulement « kama ma’alya ha chemaata », mais précisément lorsqu’il a poursuivi en disant, au sujet de la seconde halakha : « lo ma’alya ha chemaata ».
Il ressort donc de Rachi, comme du Rachach, que l’interdiction n’existe que lorsqu’on exprime les deux côtés. C’est pourquoi Rachi, dans notre paracha, selon sa propre opinion, écrit : « cette paracha est magnifiquement interprétée ».)
J’ai trouvé, avec l’aide de Dieu, dans le livre du Taz, le Divré David, qu’il pose cette question sur Rachi. De ses paroles, il ressort qu’il adopte l’approche du Maharsha, et c’est pourquoi il lui était difficile de comprendre comment Rachi pouvait écrire : « cette paracha est magnifiquement interprétée ».
Il explique que Rachi ne veut pas dire que cette paracha est bien interprétée et qu’une autre ne l’est pas, ‘hass véchalom. Son intention est plutôt que les mots « Vayika’h Kora’h » ne peuvent pas être expliqués selon le sens simple des mots : qu’a-t-il pris ? En effet, il n’est pas précisé ce qu’il a pris. La paracha s’éclaire donc bien selon le Midrach, et grâce au Midrach nous comprenons le sens simple de « Vayika’h Kora’h ».
Voici les paroles du Divré David :
À première vue, il y a une difficulté, car nos Sages ont dit qu’il est interdit de dire : « cette halakha est belle, cette halakha n’est pas belle ». On ne peut pas dire que l’interdiction n’existe que lorsqu’on dit les deux ensemble, car dire seulement « cette halakha n’est pas belle » est certainement interdit. Il faut donc comprendre ainsi : de même qu’il est interdit de dire « cette halakha n’est pas belle », de même il est interdit de dire « cette halakha est belle », car cela implique que d’autres halakhot ne sont pas belles, ‘hass véchalom. Dès lors, pourquoi Rachi a-t-il dit : « cette paracha… » ?
Il faut répondre qu’ici aussi Rachi vient exclure quelque chose. Dans d’autres endroits, il existe deux voies : l’une selon le sens simple, et l’autre selon le Midrach. Mais ici il n’y a qu’une seule voie, car le Midrach est lui-même le sens simple. Il n’y a pas ici de sens simple distinct : seul le Midrach interprète bien, même selon le sens simple, car il n’existe aucune explication du mot « Vayika’h » — qu’a-t-il pris — selon le sens simple.
Halakha pratique :
Nous avons demandé à notre maître, le Gaon Rav Amram Fried shlita, quelle est la halakha pratique : y a-t-il un problème à dire au sujet d’un vort ou d’un dvar Torah : « c’est un bon vort », « c’est un beau shtikel Torah » ?
Réponse de notre maître, le Rav shlita :
Selon la halakha, l’interdiction expliquée dans Erouvin 64 concerne uniquement le fait de dire : « cet enseignement est beau et cet enseignement n’est pas beau ». Mais dire seulement : « cet enseignement est beau » est permis, conformément à l’opinion du Rachach dans Erouvin là-bas, et du Yakhin OuVoaz dans l’introduction au traité Édouyot.
(Voir Berakhot 14b ; Chabbat 138b ; Ketoubot 21a et 85b ; Chevouot 45b ; voir aussi Baba Kama 20a ; Baba Batra 51a ; Zeva’him 2b ; Chabbat 10b ; et Béréchit Rabba, paracha 91, paragraphe 12.)
Au nom de toute l’équipe du site Sheilot, nous vous souhaitons un Chabbat Chalom ouMevorakh.
Source
Pour l’utilité de ceux qui étudient cette sougya, nous avons rapporté ici les références mentionnées par notre maître, le Rav shlita, provenant de diverses parties de la Torah.
Le Yakhin OuVoaz dans l’introduction au traité Édouyot :
Le Yakhin OuVoaz écrit que le traité Édouyot se prononce avec un ‘hirik, du terme « idit » — le meilleur, le plus excellent — car il contient des michnayot retenues comme halakha. Il pose alors une question à partir de la Guemara dans Erouvin citée plus haut : puisqu’il semble interdit de dire d’un enseignement de Torah particulier qu’il est excellent, comment peut-on appeler ainsi ce traité ?
Voici ses paroles :
Tiféret Israël — Yakhin, introduction au traité Édouyot
Mon père, le Gaon zatsal, a écrit que ce traité s’appelle Édouyot avec un ‘hirik. La preuve en est que la Guemara écrit à plusieurs reprises : « la halakha suit untel, car cela a été enseigné dans Be’hirta », le traité choisi. Et ce qui est dit dans Erouvin [64a] : celui qui dit « cet enseignement est beau et celui-ci n’est pas beau » — cela n’est interdit que lorsqu’il conclut par « il n’est pas beau ». Le début de la phrase vient seulement enseigner une nouveauté plus grande : même s’il a dit en même temps « celui-ci est beau », ce qui implique seulement que l’autre n’est pas aussi beau, malgré tout c’est interdit. Mais cette explication est certainement vraie, car nous trouvons chez nos Sages [Chevouot 45b] qu’ils ont dit : « Comme cet enseignement est excellent ».
1. Talmud Bavli, Berakhot 14b
Rav Yossef dit : « Comme cet enseignement est excellent ! Car lorsque Rav Chemouel bar Yehouda vint, il dit : on dit en Erets Israël qu’au soir on conclut : “דבר אל בני ישראל ואמרת אליהם אני ה' אלקיכם אמת” — “Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : Je suis Hachem votre Dieu, vérité”. »
2. Talmud Bavli, Chabbat 138b
Rami bar Ye’hezkel envoya dire à Rav Houna : « Dis-nous ces excellents enseignements que tu nous as dits au nom de Rav ».
3. Talmud Bavli, Ketoubot 21a
Rav Yehouda dit au nom de Chemouel : un témoin et un juge peuvent s’associer.
Rami bar ‘Hama dit : « Comme cet enseignement est excellent ! »
4. Talmud Bavli, Ketoubot 85b
Rava dit au fils de Rav ‘Hiya bar Avin : « Viens, je vais te dire un excellent enseignement que ton père disait ».
Voici ce qu’a dit Chemouel : celui qui vend une reconnaissance de dette à son prochain puis renonce à la dette — elle est remise, et même un héritier peut la remettre.
Cependant, Chemouel reconnaît que si une femme apporte une reconnaissance de dette dans le mariage puis y renonce, elle n’est pas remise, car la main de son mari est comme la sienne.
5. Talmud Bavli, Chevouot 45b
Rav Menachia bar Zevid dit au nom de Rav : cela n’a été enseigné que lorsqu’il l’a embauché devant témoins ; mais s’il l’a embauché sans témoins, puisqu’il aurait pu dire : « je ne t’ai jamais embauché », il peut dire : « je t’ai embauché et je t’ai déjà payé ton salaire ».
Rami bar ‘Hama dit : « Comme cet enseignement est excellent ».
6. Talmud Bavli, Baba Kama 20a
Rav ‘Hisda dit à Rami bar ‘Hama : « Tu n’étais pas avec nous hier soir au beit hamidrach, lorsque nous avons discuté de questions excellentes ».
Il demanda : « Quelles questions excellentes ? »
Il lui répondit : « Celui qui habite dans la cour de son prochain à son insu… »
7. Talmud Bavli, Baba Batra 51a
Rav Na’hman dit à Rav Houna : « Le maître n’était pas avec nous hier soir au beit hamidrach, lorsque nous avons dit des choses excellentes ».
Il lui dit : « Quelles choses excellentes avez-vous dites ? »
« Celui qui vend un champ à sa femme — elle l’acquiert, et nous ne disons pas qu’il voulait seulement découvrir où elle cachait son argent ».
8. Talmud Bavli, Zeva’him 2b
Ravina dit à Rav Papa : « Tu n’étais pas avec nous hier soir au beit hamidrach de Beit ‘Harmakh, où Rava a confronté des enseignements excellents les uns aux autres et les a résolus ».
« Quels enseignements excellents ? »
Nous avons appris : tous les sacrifices qui ont été abattus sans l’intention requise, etc.
9. Talmud Bavli, Chabbat 10b
Rav ‘Hisda tenait dans sa main deux morceaux de viande de bœuf et dit : « Quiconque viendra me rapporter un nouvel enseignement au nom de Rav, je les lui donnerai ».
Rava bar Me’hassia lui dit : « Ainsi a dit Rav : celui qui donne un cadeau à son prochain doit l’en informer, comme il est dit : “לדעת כי אני ה' מקדשכם” — “afin de savoir que Je suis Hachem qui vous sanctifie” ».
Il les lui donna.
Il lui dit : « Les enseignements de Rav te sont-ils tellement chers ? »
Il répondit : « Oui ».
Il lui dit alors : « C’est ce qu’a dit Rav : une chose est précieuse pour ceux qui y sont habitués ».
Il lui dit : « Rav a-t-il vraiment dit cela ? Le second enseignement m’est préférable au premier ! Et si j’en avais un autre, je te le donnerais ».
Nous avons demandé à notre maître, le Rav shlita : d’ici, il semble y avoir une preuve inverse, puisqu’il a dit : « le second m’est préférable au premier » ; même selon le Rachach, cela devrait donc être interdit ?
Réponse du Rav shlita :
On peut répondre d’après le Maharsha là-bas : puisqu’il était son disciple principal et était habitué à ses enseignements, il n’y a pas d’interdiction, comme l’explique le ‘Hatam Sofer sur Roch Hachana 15b.
‘Hatam Sofer, Roch Hachana 15b :
Cependant, il y a une difficulté d’après ce que nous disons au cinquième chapitre d’Erouvin, page 64… Puisqu’il était son maître principal et était habitué à ses enseignements, ils lui étaient particulièrement chers, et cela n’entre pas dans l’interdiction de celui qui dit : « cet enseignement est beau », etc. C’est pourquoi il lui dit : « C’est ce qu’a dit Rav : une chose est précieuse pour ceux qui y sont habitués ».
Maharsha, ‘Hidouché Aggadot, traité Chabbat 10b
« Le second m’est préférable au premier ». Bien que le premier enseignement soit fondé sur un verset et que le second ne soit qu’un dicton populaire, on peut dire que tel est le sens : le second m’est préférable à moi, car il me concerne et les enseignements de Rav me sont chers ; contrairement au premier, qui est une chose convenant à tout homme.
10. Béréchit Rabba, parachat Mikets, 91:12
Rabbi ‘Hanina et Rabbi Marinos dirent tous deux au nom d’Abba Nehoraï :
Lorsque quelqu’un disait une parole juste devant Rabbi Tarfon, il disait : « Kaftor vaFera’h » — « beau et correct ».
Et lorsqu’il disait une parole vaine, il disait : « לא ירד בני עמכם בדרך אשר תלכו בה וגו' » — « mon fils ne descendra pas avec vous sur le chemin où vous irez, etc. »
Ici, il était permis de dire : « c’est une parole vaine », puisqu’il venait le corriger de son erreur.